Les mécaniques bien huilées de Caroline Mesquita


Difficile de saisir Caroline Mesquita, lauréate de l’édition 2017 du prix Ricard, tant l’artiste multiplie les projets. Alors que deux de ses pièces sont entrées au Centre Pompidou où elle sont actuellement exposées, elle est déjà ailleurs et nous avons tenté de la suivre.

Caroline Mesquita est en Écosse, à Glasgow la première fois que nous échangeons. Elle travaille in situ pour un projet d’exposition où elle montre de nouvelles pièces et semble assez excitée à l’idée d’expérimenter de nouveaux matériaux, en l’occurrence le plâtre. Elle n’a pas prévu de repasser à Paris dans les prochains temps mais évoque les dates à venir de son agenda. Après, il y aura le Portugal et une exposition en deux temps, l’une à Lisbonne et l’autre à Porto et puis un catalogue. Entre temps, c’est à Marseille qu’elle reprend son souffle : jusque décembre elle peut compter sur la résidence Triangle située à la Friche de la Belle de Mai à Marseille. La vie d’artiste est mouvementée quand elle n’est pas précaire. Dans l’atelier qu’elle a décroché pour quelques mois, elle peut produire à l’écart du rythme frénétique du monde de l’art. Fait rare, il n’y a pas d’obligations à l’issue de la résidence et elle peut donc se concentrer, commencer de nouvelles recherches, avancer sur des expérimentations.

Très présente sur la scène internationale, Caroline Mesquita n’est pas représentée par une galerie française et ne s’en porte pas plus mal. Elle fait partie de ces jeunes artistes qui marchent mieux ailleurs, tout comme Camille Henrot, Marguerite Humeau ou encore Laure Prouvost. Des galeristes la défendent à Berlin et à Londres mais pour le moment elle fait encore le choix de vivre en France. Tout est allé très vite depuis les Beaux-Arts de Paris et de Rennes. Les quelques mois d’échange à Los Angeles et Berlin lui ont ouvert des opportunités qu’elle creuse encore aujourd’hui. Elle ne diminue pas l’importance du prix Ricard mais relativise son impact à l’étranger ; c’est avant tout une avancée symbolique, une acquisition au Centre Pompidou, et un sésame en France. En l’occurrence les deux œuvres achetées pour 15 000 euros font partie de la série Night Engines qui avaient d’abord été conçues pour l’Italie.

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Caroline Mesquita, Spaceship stirrup (2017) et Spaceship rock (2018), vue d’exposition au Centre Pompidou en septembre 2018, photo : Henri Guette.

On pense face à ces sculptures taillées en facettes à des OVNIs. On peut faire le tour de ces mystérieux objets de métal indéfiniment et remarquer à chaque passage de nouvelles finitions. L’abstrait devient, à bien y regarder, figuratif. Les différents éléments de chaque sculpture ont chacun une fonction, comme l’étrier ou le tuyau d’échappement, et définissent un rapport au corps. La technique rappelle aussi bien les réalisations automobiles qu’aérospatiales. Caroline Mesquita évoque le cadre de l’exposition comme celui d’un salon intersidéral de l’automobile. Elle conçoit des objets de fantasmes qui mobilisent autant notre imaginaire que le savoir-faire industriel. Son amour pour la science fiction transparaît comme une évidence, que ce soit par les films ou la littérature; elle a puisé aux sources d’un imaginaire collectif. Chaque sculpture a une forme particulière, comme un prototype, et répond au défi de ressembler à un vaisseau spatial sans être immédiatement identifiable comme tel. Mûri dans le secret de son atelier de Bretagne, les pièces ont d’abord été validées par les voisins et les amis de passage.

Retourner vivre et travailler près du village où elle avait grandi a été pour Caroline Mesquita un choix longuement réfléchi. Après ses dernières années d’études à Paris, elle n’était pas prête à faire des compromis sur la taille de son travail et l’idée de quitter la capitale pour bénéficier d’un hangar de 350 mètres carré était tentante. Produire ailleurs, c’est produire différemment. Elle n’aurait sans doute pas pu continuer le travail du métal, particulièrement salissant et encombrant, si elle avait conservé sa place dans un espace partagé à Vitry. Avec le recul, elle ne regrette pas : « C’est un rythme de vie différent mais aussi un confort où l’on n’est pas parasité visuellement (sur le chemin de  l’atelier) dans le temps (transport), socialement (avec ces vernissages où l’on doit aller) ». Elle assure qu’avec plus de temps pour lire et penser, elle est plus efficace dans le travail. Le voisinage joue aussi un rôle explique-t-elle : « quand tout le monde vit au même endroit, se nourrit des mêmes choses, il y a aussi quelque chose de commun dans les productions » En allant où les autres ne vont pas, l’artiste revendique une prise de position par rapport au système de l’art.

« Il ne s’agit pas seulement de produire des objets », explique Caroline Mesquita « mais aussi de réfléchir à la manière dont on le fait, de notre rapport au monde en tant qu’artiste. On ne peut pas proposer des choses différentes si on vit tous de la même façon ». Dans ce coin de Bretagne où elle a emménagé, il n’y a pas d’autres artistes et il y a sans cesse le besoin de repréciser les choses, de retrouver les mots. « Expliquer au grand public ce que c’est d’être artiste permet aussi de donner sens à ce qu’on fait ». Elle organise ainsi après chaque période de production des pré-vernissages dans l’atelier. Ces rencontres avec les habitants du coin ont quelque chose de festif, elles la nourrissent davantage a-t-elle l’impression. « Mes références sont très populaires et le rapport au corps ou au visiteur a toujours été primordial pour moi ». De fait les sculptures figuratives de Caroline Mesquita invitent à un autre rapport à l’œuvre, plus direct mais aussi plus sensible.

Sans le socle, une statue peut toiser un visiteur comme un égal. Caroline Mesquita a sculpté des personnages de laiton à taille humaine comme on cherche à construire une proximité. Ils prennent des attitudes, des postures mais elle les a chacun dotés d’une identité propre. Au point que l’on pourrait, comme l’artiste qui les fait exister dans une réalité parallèle, se prendre d’affection pour eux. « Les œuvres vivent même quand on ne les regarde pas »  déclare t-elle en prenant bien soin de la façon dont elle les expose de lieu en lieu. À la Loge de Bruxelles, mieux qu’ailleurs, cette vie secrète avait été exposée. En s’appuyant sur le décor de cet ancien temple maçonnique devenu centre d’art, elle avait créée par la lumière et le film une véritable dramaturgie. Les sculptures étaient devenues des personnages de film, manipulées image par image pour recomposer une nouvelle histoire.

Anne-Claire Schmidtz qui avait ainsi choisi de présenter Caroline Mesquita à Bruxelles et pour le prix Ricard avait eu cette intuition qu’elle était capable de développer une forme différente d’exposition. En effet la sculpture n’est pas une fin en soi pour Caroline Mesquita qui considère ces  œuvres comme des personnages ou accessoires de scénario. Elle ne cherche pas à mettre ses œuvres en vitrine, sauf en de rares occasions quand cela sert le récit, mais à les faire vivre autrement. Nous revenons à l’enfance devant ses pièces rutilantes et brillantes. On peut penser à des jouets, au salon des nouveautés comme elle l’admet elle-même, quand on découvre pour la première fois ses pièces : ce sont en réalité autant de possibles pour renouer un lien avec l’imaginaire.

Henri Guette
Image à la une : Caroline Mesquita, Spaceship stirrup (détail), 2017, photographie :Henri Guette.

Toutes les actualités de l'artiste et les détails sur ses précédentes expositions peuvent être retrouvées sur son site : http://carolinemesquita.net/
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